Le massacre des journalistes de Charlie Hebdo


Lexique du 7 janvier 2015 – autour du massacre des journalistes de Charlie Hebdo

Martyr
L’imam de Paris déclare que les journalistes assassinés par les djihadistes sont des martyrs de la liberté. Le secrétaire d’État américain John Kerry, dans une conférence de presse, déclare qu’il est d’accord avec l’imam de Paris, que ces chroniqueurs et caricaturistes sont des martyrs de la liberté. Y avez-vous songé ? Des martyrs! Charb, Cabu, Wolinski et Tignous auraient été les premiers à refuser le rôle mortifère de « martyrs ». Ils étaient des journalistes, des chroniqueurs, des caricaturistes se réclamant de la laïcité, de l’athéisme, de la satire politique, de la liberté d’expression et de la liberté de la presse.

Le mot « martyr », plus que n’importe quel autre peut-être, appartient au langage du fanatisme religieux, de la martyrologie. Cabu refusait même d’être qualifié de héros pour son obstination à s’exprimer librement malgré la fatwa qui lui rôdait autour. Il disait qu’il faisait simplement son travail.

On voit bien cependant ce que le mot « martyr » vient faire dans cette histoire:

L’imam en a besoin pour attirer l’ « autre » dans son camp en le neutralisant : s’il devient martyr, il n’est plus le laïque perplexe devant les dogmes religieux. Le voici béni, sanctifié, pénétrant le royaume des 72 vierges. Le voici nimbé d'un sens religieux qui lui serait venu de l'Au-Delà;

John Kerry en a besoin pour jouer le diplomate dans ce grand conflit qui se joue, tout en disculpant les États-Unis du rôle qu’ils ont joué dans la création de cette situation : l’Afghanistan, la guerre du Golfe, son rôle au Moyen-Orient en général;

Les militants laïques, les enfants de la patrie, de la République, les descendants de Voltaire, des Lumières, en ont aussi besoin. Enfin! ils ont leurs martyrs. C'est tout ce qu'il fallait à leurs supposés alliés pour entrer en guerre. Serais-je cynique, ciel! C'est très exactement cette rhétorique que refusaient les gens de Charlie Hebdo. Il est quand même formidable que le mot de passe ait été fourni par un imam, et l'occasion sordide par des djihadistes. Le moins qu'on puisse dire, c'est que l'intrigue est nouée. Comment arrivera-t-on à la dénouer? Cela fait peur.

Il est également remarquable que l'intervention de John Kerry ait suscité la même admiration de la part d’innombrables journalistes : John Kerry, secrétaire d’État américain, s’est exprimé "dans un français impeccable" pour rendre hommage aux journalistes assassinés et à la France, terre de liberté et des droits de l'homme. John Kerry capable d'ouverture, de parler une autre langue, celle de la France, se plaît-on à répéter. De quoi faire oublier qu’au lendemain du 11-Septembre, l’image de la France était plutôt malmenée aux États-Unis, à cause de sa résistance à s’engager dans une guerre douteuse contre l’Irak, déclarée sous prétexte d’y trouver des armes de destruction massive. À qui s'adressait le cri de guerre lancé par George Bush?: "Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous." Bon, les Américains n'auront pas changé de gouvernement en vain, c'est noté.

Liberté de la presse
On en parle beaucoup depuis hier et plusieurs de nos journalistes se réclament de Charlie Hebdo, de la liberté d'expression. Certains croient qu'il est trop tard, qu'il s'agit d'un courage de pacotille, qu'il aurait fallu publier massivement ces caricatures dès 2006. Mais cela existe-t-il vraiment, la liberté de presse? Elle ne s’exprime évidemment pas qu’à travers la satire, mais par une autonomie de pensée, par le courage de dire ce que l’on pense, par le courage de penser, qui consiste notamment à sortir de soi-même et de ses intérêts immédiats, qui consiste à ne pas ménager ce que penseront de nous les petits amis du "parti" ou de la "chapelle", qui consiste parfois à penser contre ses propres vérités. Penser est dangereux, disait Hannah Arendt, qui savait de quoi elle parlait. Penser confine presque toujours à la solitude. Ce courage ne court évidemment pas les rues, encore moins les médias.

Et la liberté d'expression ne garantit aucunement la qualité de la pensée.

Frederico Fellini disait des choses assez remarquables sur les médias. Dans une entrevue accordée à la revue de cinéma Positif, qui lui consacrait un numéro, il répond au journaliste, qui laisse entendre que son film E la nave va (Et vogue le navire) est en fait une critique des médias:

Mais non, mais pas du tout. Je ne comprends pas. Je n’attaque jamais personne dans mes films. Je crois même n’avoir jamais fait un film « contre » quelque chose. Je dirais plutôt que mes films sont en faveur de quelque chose… Ils ne sont, à vrai dire, que des témoignages très objectifs, parce que ce dont ils témoignent avant tout, c’est de l’incertitude, de la confusion, de l’imprécision, du désarroi de leur auteur… Je ne pense pas être dominé par des croyances, par des principes, par des idées générales qui m’autoriseraient à attaquer quelqu’un ou quelque chose. Pas d’attaques donc contre les journalistes. Il y a seulement une tentative de regarder sous un angle, disons, humoristique, cette sorte de malédiction qui contraint le journaliste à fournir de l’information à tout prix et avec le plus grand nombre de détails possible. Et tout ça conditionné par l’idéologie, ou par les intérêts de son journal, parfois par goût du sensationnel, ou alors par un esprit de compétition vis-à-vis de ses concurrents. De sorte que l’événement qu’il est censé relater – ce qui, en somme, s’est vraiment produit – est tellement gonflé, transformé, déformé que ce qui nous parvient à la fin n’a plus aucun rapport avec l’événement en question. (Frederico Fellini, Positif-Rivages, 1988, p. 151)

C'est ce qui s’appelle une critique radicale des médias, tout en feignant le contraire. Il est vrai que le but de Charlie Hebdo n'est pas d'être "objectif", mais de désamorcer au contraire le mythe de l'objectivité, l'esprit de sérieux et le fanatisme, au nom de la liberté d'expression. Comme le disait bien Fellini dans son langage (et surtout dans ses films), les principales motivations des médias sont rarement inspirées par la liberté d'expression, la quête de sens et de vérité. Mais quelle vérité? C'est ici que les choses se compliquent et c'est bien ici que le doute, ou le rire, est vital. Et il arrive que le doute et le rire se transmuent en art, en cinéma, en littérature.


Radical et extrémisme
La confusion est généralisée, comme s’il s’agissait de la même chose. On parle par exemple des jeunes qui se radicalisent, deviennent djihadistes. Ce ne sont pourtant pas des radicaux qui cherchent à aller à la racine du problème, l'injustice par exemple, mais des fous furieux qui prennent des moyens extrêmes qui ne contribueront qu’à étendre le malheur.

La différence de sens entre ces deux mots est majeure.

On peut avoir une pensée radicale, formuler une critique radicale des idéologies, sans que les solutions proposées soient extrémistes. En revanche, on peut proposer des solutions extrémistes, sans avoir une pensée radicale. Les djihadistes sont des extrémistes qui ne pensent le monde qu’à travers leur ressentiment religieux, alors que les néolibéraux, qui sont également des extrémistes, pensent le monde à travers le prisme de leur nihilisme : l’économisme, le productivisme, le mythe de la croissance illimitée, le fallacieux équilibre budgétaire, l'obsession de la dette, le grand mensonge de la création d’emplois, alors que la logique capitaliste, soutenue par la technologie, consiste justement à supprimer les emplois, les salaires, pour augmenter les profits qui tomberont entre les mains des calculateurs les plus "créatifs". Et la créativité en ce domaine ne connaît aucune limite morale. Il est remarquable que ces deux extrémismes se rejoignent dans les résultats : renforcement de l’État policier, détérioration de la démocratie, repli des individus sur eux-mêmes, peur, haine, renforcement de l’hégémonie techno-financière.

La confusion entretenue sans doute inconsciemment entre les deux mots a pourtant une fonction bien précise : la détérioration du langage et de la pensée. Toute pensée radicale, c'est-à-dire profonde (sans être abstruse), sera ainsi associée à de l'extrémisme et sera condamnée au nom de la démocratie. Mais quelle démocratie?

Il faudrait se demander qui orchestre cette confusion ou à quelle logique elle obéit. Si on suit l'argent, on débouche dans les coffre-forts des grandes banques du monde, HSBC et autres, qui engrangent autant les profits des narcotrafiquants du Mexique que le financement des terroristes. Il y a sans doute un lien judicieux à tracer entre les deux groupes de criminels, d'autant plus qu'ils ont recours aux mêmes méthodes : celles de la terreur. On pourrait croire que l'un est dopé à l'argent et l'autre au fanatisme religieux, ce qui est vrai, mais dans les deux cas je suis persuadé que c'est le goût du meurtre qui est devenu le principal moteur, la terreur, l'horreur, la souffrance pour la souffrance. C'est dire qu'il n'y a plus de limites, qu'il y a un désir d'aller au-delà de toutes les limites. Relire Sade.



Islamophobie

Le mot est en train de prendre un autre sens... Ou c'est sa portée plutôt qui change. L'extrême gauche et une certaine gauche très sensible au discours de l'exclusion et à la culpabilisation de l'Occident s'en sont saisies pour condamner la critique à l'égard de l'intégrisme islamique, toujours associée à de l'intolérance à l'égard des musulmans. Ces groupes rejettent par exemple l'idée qu'il y ait montée des intégrismes. Toute mise en garde allant en ce sens est d'emblée perçue comme de la peur de l'autre, de la xénophobie, du racisme, de l'islamophobie quand il s'agit des musulmans. Paradoxalement, cette mouvance apparemment très généreuse, très ouverte sur l'autre, semble insensible aux alertes lancées par des gens de ces communautés contre l'intégrisme, souvent des militants et des militantes aguerries contre le racisme, le sexisme, pour les droits civiques. Et toujours la crainte que ces critiques profitent à l'extrême droite. Sans penser bien sûr que ce qui profite le plus à l'extrême droite, c'est l'absence d'une réponse "de gauche" à la réalité, pas sa dénégation! Au Québec, cette dénégation est évidemment beaucoup plus forte qu'en France, et la pensée critique beaucoup plus molle. Pas de Charlie Hebdo ici.

Depuis hier, l'évocation permanente d'une islamophobie galopante apparaît comme un empêchement à penser la réalité. Des proches des victimes de Charlie Hebdo accusent même ces groupes d'être responsables du carnage. Ce à quoi ne manquent pas de réagir les groupes en question, Les Indigène de la République notamment, en protestant et en dénonçant l'instrumentalisation de la tuerie.

Au Québec, le chroniqueur du Devoir Jean-François Nadeau réussit quant à lui le tour de force de célébrer le courage et le talent des caricaturistes de Charlie Hebdo tout en mettant en lumière ce qui aurait été une tendance lourde à l'islamophobie de la revue. Plus grave encore, cette islamophobie aurait été motivée par des soucis financiers, le besoin d'augmenter les revenus:
Ces dernières années, il faut savoir que les ventes de Charlie remontaient au-dessus de la ligne de flottaison dès lors que ce journal satirique se lançait dans la critique rageuse des fous de dieu, en particulier ceux de l'islam. Une certaine islamophobie de service s'était en conséquence emparée du journal qui produisait désormais à la chaîne des gags de plus en plus lourds en cette matière.
La dénonciation des barbus radicaux prit une telle place dans ces pages que cela donnait parfois l'impression d'un fâcheux radotage, même placé sous couvert de l'humour ravageur et irrévérencieux. Ce pilonnage obsessionnel, livré souvent au nom d'acrobaties intellectuelles douteuses devenait franchement embarrassant d'imbécillité. Non, Charlie n'était pas qu'amour et poésie. Du coup, on oubliait quelquefois le talent immense et l'esprit unique de plusieurs collaborateurs affairés pourtant à traiter avec doigté d'autres sujets que celui-là. (Le Devoir, 8 janvier 2015)

Pas qu’amour et poésie Charlie, on s’en doute un peu, bien que l’amour et la poésie s’expriment d’abord en des termes qui ne sont pas les canons du poétique et du beau. Lecteur d’Arthur Cravan, M. Nadeau le sait bien: « Les abrutis ne voient le beau que dans les belles choses », disait Cravan. Mais l’accusation d'opportunisme, même sur le mode de la rigueur journalistique, de la liberté d’expression, me semble infiniment plus grave que celle du dérapage éditorial.

Alors comment concilier opportunisme, imbécillité, gags islamophobes à la chaîne et immense talent, intelligence, courage et… amitié? Car M. Nadeau affirme avoir connu des moments d'amitié inoubliables avec Charb. « Inoubliables » relevant ici de la sphère privée. Et cette éternité n'appartient plus qu'au vivant de l'auteur, puisque Charb a rencontré des balles signées Allah. Or ces balles, comme le rappelle sa compagne en entrevue, lui étaient intimement adressées, à cause de ses dessins contre les islamistes intégristes. Ces balles ne sont pas un fantasme, une illusion.

M. Nadeau a également évoqué son amitié sur les ondes de Radio-Canada pour rejeter du même souffle, et fermement, le human interest qu’une telle déclaration à la TV, et dans de telles circonstances, ne pouvait que susciter. Il ne fait pas dans la flagornerie, Jean-François Nadeau, mais on peut poser les questions que ne soulève pas son touchant témoignage:

Se pourrait-il, par exemple, que la rédaction de la revue ait eu d'autres motivations que la survie de la revue pour multiplier les gags?
Se pourrait-il qu’elle réagissait, par les dessins, aux menaces de mort bien réelles que les journalistes recevaient?
Se pourrait-il que les journalistes de Charlie Hebdo se fiaient à leur immense talent, comme le répète Nadeau, à leur capacité à décoder la réalité?
Se pourrait-il que leur humour féroce ne relevait pas de l’islamophobie, mais plutôt d’un sens de la réalité et du courage, que n’arrêtait pas la rectitude politique?
Se pourrait-il enfin que Jean-François Nadeau soit quelque peu empêtré dans ses opinions à ce sujet, par crainte de paraître islamophobe? L’amitié peut être une chose difficile à gérer, de même que la distinction entre dénonciation de l’extrémisme et islamophobie. On connait bien ce phénomène au Québec. Surtout chez les nationalistes repentis, qui ont toujours peur de paraître xénophobes, racistes, repliés sur eux-mêmes. C’est d’ailleurs une crainte légitime, mais qui peut être extrêmement insidieuse.

Bref, on sort perplexe de la chronique de Jean-François Nadeau, avec l'impression qu’il jongle avec un fer brûlant, qu'il dit une chose et son contraire. Cette hésitation, cette ambivalence plutôt, nous ramène évidemment au fameux débat sur la charte de la laïcité au Québec, où la question de l'islamophobie a joué à plein, enchevêtrée maladroitement au discours nationaliste débile du Parti québécois.

À suivre et à approfondir. Qui n'est pas ambivalent sur des problèmes brûlants? Me voici perplexe devant ma propre opinion.


Dimanche, 11 janvier 2015, jour de grand rassemblement place de la République à Paris

La compagne de Charb, ex-secrétaire d'État dans le cabinet de Sarkozy, a dit, dans un témoignage extrêmement touchant le jour du massacre, que c'était ceux qui accusaient Charlie d'islamophobie qui l'avaient tué. Un peu peut-être. Mais quand je regarde la bande d'officiels sortir de l'Élysée pour se rendre place de la République, la plupart la gueule fendue jusqu'aux oreilles, je pense que ce sont eux qui tuent "Charlie". Beaucoup plus que les Indigènes de la République. Saine ambivalence.


Lexique suite.... 15 janvier 2015


Nihilisme

Nihilisme religieux

Des philosophes évoquent le nihilisme pour qualifier l’extrémisme religieux que revendiquent les djihadistes. Ce nihilisme existerait par excès de sens : une trop forte passion pour une valeur, Allah dans ce cas-ci, le chemin qui y mène, surtout : la violence, la guerre contre les infidèles.

Dieu n’est-il toujours qu’une carotte au bout du bâton?

Par la voix de ceux qui détiennent la Parole, les imams et les prêtres, on fait de la foi la sainte Justification pour nier une partie du monde, pour punir, exécuter, asservir, déshumaniser.

Il est vrai aussi qu’au nom de la civilisation la religion s’est aussi faite inquisitrice, notamment à l’égard des Amérindiens.

Derrière la parole des prêtres, se tiennent souvent (pas toujours) des Rois et leurs armées, et derrière ces Rois, des financiers, des entrepreneurs, des aventuriers, des coureurs des bois.

La conquête des territoires passe forcément par celles des âmes, des symboles, de la parole, de la langue, de la culture.

Nihilisme économique

L’économisme a aussi ses djihadistes. On les a même appelés les Chicago Boy's. Ils sont sortis de l'école de Milton Friedman dans les années 70 pour aller travailler en Amérique latine. Ils ont mis Pinochet au pouvoir, ils ont été ses conseillers.

On parle moins du nihilisme pour décrire nos régimes politiques fondés sur la sainte Économie. Comme le montre certains philosophes, les djihadistes du capitalisme tendent de plus à soumettre l’ensemble de la société aux axiomes du capitalisme : tout doit avoir un prix, tout doit être privatisé, tout doit rapporter de l'argent à quelqu'un. Tant que tu peux payer mon frère, tu es libre. Et ta sœur!

Nos sociétés asservies à la technologie et à la raison économique incarne le nihilisme absolu. Ces derniers temps nos journaux parlent de l’obsolescence des objets, comme s’ils venaient de découvrir cette réalité marchande. Dans les années 1950, Günther Anders parlait déjà de l’obsolescence de l’homme (anthropos) : l’humain qui se sent inférieur à ses machines, complexé par rapport à elles, qui voudrait même être engendré par elles. Machines ici veut dire technique, dont les techniques de fertilité, qui permettent maintenant d'escamoter la réalité d'un couple. L'hétérosexualité? Obsolète. Le mâle? Cauchemar de l'humanité.Surtout blanc.

En attendant que nous nous dissolvions dans le virtuel radical, stade suprême du nihilisme, le monde ressemble de plus en plus à une guerre des fondamentalismes. Tout un chapitre.

Quel genre d’humains sommes-nous devenus? Tout un roman.

Limite et transgression

L’exercice de la liberté d’expression soulève la question de la limite et de la transgression. Certains disent que Charlie allait, va trop loin. Affirmer une telle chose, c’est reconnaître implicitement qu’il y aurait une légitimité à tuer des gens qui jouent sur des représentations, des signes, des symboles, des idées, des croyances. Avant les caricatures, il y a eu la fatwa contre Salman Rushdie, le meurtre du cinéaste Théo Van Gogh et de combien de journalistes en Algérie, par exemple. On doit s'en rappeler.

Ceux qui vont trop loin, ce sont les extrémistes, il n’y a pas à sortir de là. Et des extrémistes (je ne parle pas des radicaux), il y en a dans toutes les sphères du discours, qui entraînent une destruction de la parole publique. Ce discours répète : ce que je crois, ce que je suis, ne peut être compris que par ceux et celles qui ont vécu la même chose que moi. C’est ce que Christopher Lasch appelle la rhétorique victimaire (voir La culture de l’égoïsme, postface de Jean-Claude Michéa).

La question de la limite et de la transgression se pose avec acuité, et on ne saurait y répondre par un absolu religieux, hétérogène.

Dans ce qui est un des essais de philosophie politique les plus importants des dernières années, Serge Latouche écrit : « Au bout du compte, le problème des limites est peut-être fondamentalement un problème éthique. » (p. 127). Il s’agit du livre L’âge des limites, une synthèse pourrait-on dire des travaux autour de l’idée de la décroissance.

Des chercheurs provenant de diverses disciplines des sciences humaines jonglent avec un projet radical, mais non extrémiste : la sortie du capitalisme, de l’économie de marché, de la culture de masse. Le diagnostic est simple : le monde dans lequel nous vivons, qui est physiquement, organiquement, limité, ne peut tout simplement pas supporter une exploitation illimitée de la nature, incluant les humains, sans s’effondrer. Effondrement qui pourrait être fatal pour l’humanité, au-delà de laquelle la nature reprendrait évidemment ses droits, allez savoir comment, mais sans l’humanité, sans nous, sans distinction de religion, de couleur, de culture, d’âge et de sexe. À cette échelle, le désastre se bat l’œil de la diversité.

Ce petit essai montre que dans tous les champs de l’activité humaine on a cru, grâce à un sentiment de toute puissance que procure l’émancipation dite rationnelle, que toutes les limites pouvaient et devaient être transgressées. Or, et les Grecs l’avaient compris, le problème est qu’au-delà d’une certaine limite, les humains sombrent dans la démesure, qu’ils appelaient hubris. Avec les moyens techniques qui sont aujourd’hui les nôtres, la démesure est incommensurable, s’exerce d’abord sur l’économie et l’environnement (accumuler des richesses inouïes au détriment de pauvretés inversement proportionnelles), mais aussi sur le plan moral où la transgression devient paradoxalement la norme. « Rejeter toute limite, transgresser semble être devenu le seul idéal moral d’une surmodernité en crise » (p. 129).

Plus loin :

Une fois opéré l’arrachement aux enracinements particuliers, rien ne peut freiner le déploiement d’une ouverture sans limite et la prolifération des revendications de droits. Les femmes, les enfants, les minorités raciales, religieuses, sexuelles, les animaux mêmes se voient reconnaître une forme de citoyenneté. Finalement, la « limite de l’humanité, en tant que telle, commence à être discutée au nom du refus de toute limite de la démocratie (D. Schnapper) ». Toutefois, reconnaître à l’individu « son droit absolu au bien-être sans limites », n’est-ce pas l’hubris par excellence? (p. 130).

Contrairement à l’idée reçue, la liberté ou l’autonomie ne tient pas à l’absence de limites, mais à la capacité de s’autolimiter. Plus largement, c’est l’idée que Cornélius Castoriadis se faisait de la démocratie : à l’échelle d’une cité, d’un groupe, d’un individu, la faculté de s’autolimiter.

Sans légitimation par des valeurs partagées, il n’y a plus alors que des rapports de force, la réalisation du mythe originel de l’Occident moderne : homo homini lupus (« l’homme est un loup pour l’homme »). Les élites ne sont plus constituées que de l’ensemble des parvenu(e)s d’une société donnée, ceux qui sont sortis victorieux de la guerre de tous contre tous (Jean-Claude Michéa, Le complexe d’Orphée p. 68). En devenant consommateur, le citoyen contemporain n’a pas accédé au statut du sujet autonome des philosophes. Il a perdu « la vertu humaine par excellence : la capacité psychologique et morale de se fixer des limites, et donc de tenir à distance ce que Marx appelait ‘’les passions les plus vives, les plus mesquines et les plus haïssables du cœur humain, toutes les furies de l’intérêt privé’’ (Michéa, ibid, p. 85). Il est bien incapable de se donner des lois quand tout le pousse dans la voie d’une toxicodépendance consumériste, y compris sur le marché politique (p. 136,137).

L’humanité actuelle se trouve dans une situation tragique. Pour gagner leur vie, les individus et les groupes n’ont le plus souvent guère d’autre choix, chacun pour son compte, que de contribuer à la « banalité du mal ». Ils ne trouvent du travail qu’en s’engageant comme rouage de la mégamachine techno-économique et par là participent à la démesure(p. 143).

Pourrait-on considérer l’islamisme extrême comme la limite dont aurait besoin le fondamentalisme économique ? Sûrement pas. Il s’agit de retrouver une parole et des valeurs communes, qu’importe que ces valeurs soient inspirées, sur le plan éthique, par le christianisme, l’islamisme, le judaïsme, le bouddhisme ou la danse postmoderne - tant qu'à y être.

La laïcité serait alors l’espace où cette parole et ces valeurs communes pourraient s’exprimer par d’autres voix que celles des religions. Laïcité et démocratie vont de pair, sans exclure les croyances de chacun, mais sans être débordées par elles.

Le livre de Serge Latouche se vend au Québec autour de 6$, neuf. Prix et format conformes à l’esprit de la décroissance, L’âge des limites, Éditions Mille et une nuits, 2012, 147 pages.

Repères
Un million, deux millions, trois millions, trois millions et demi ? On n’arrive pas à dénombrer les participants au grand rassemblement du dimanche 11 janvier à Paris. On est au-delà des repères habituels, disent les journalistes.

La perte de repères, c’est aussi ce qu’on évoque souvent pour expliquer la situation des jeunes qui rejoignent les djihadistes. Quel est le rapport entre les deux situations? La démesure.

Castoriadis parlait de la montée de l’insignifiance pour qualifier la perte de repères dans nos sociétés : pertes de repères sexuels, familiaux, politiques, moraux. Aujourd’hui, dit-il, on ne sait même plus ce que signifie être un père. Père, paternalisme, paternité : maladie honteuse de l'homme blanc, le grand responsable de tous les maux.

Il est frappant cependant que les jeunes djihadistes, qui n’ont pas de père (ni re-pères) ou qui ne le reconnaissent pas comme tel, retrouvent la figure du père chez un leader religieux, guerrier et charismatique. Les organisations criminelles ne fonctionnent pas autrement, les gangs de rue.Il est remarquable également que les jeunes qui parviennent à s'arracher à la rue et à la criminalité, le font généralement grâce à une figure paternelle forte. Des enseignants parviennent à incarner cette figure, dans le domaine sportif notamment, de la boxe. Ali Nestor Charles est un excellent exemple.

On dit souvent que la société est en panne de sens, de valeurs. Certains croient au contraire qu’il y en a trop. Le problème n’est certainement pas d’avoir sa petite vérité à soi, sa petite ou grande souffrance, de croire que je suis unique, mais de ne plus avoir accès à une parole commune, des repères communs, pour partager cette singularité et la relativiser.

Le feu et l’huile

Vous jetez de l’huile sur le feu, dit-on aux caricaturistes, qui affirment par ailleurs ne pas avoir le monopole de la vérité – ni du rire.

Peut-être faut-il épuiser l’huile pour venir à bout du feu. L’huile, le fuel, le fiel. On en a à revendre. Ciel, d’où vient toute cette frustration? Certains croient que c’est la condition humaine. Peut-être que la modernité ne sait plus trouver de réponse à la frustration. Antonin Artaud disait que si les jeunes se suicident, c’est parce que le monde manque de poésie. Et plus on enfermera le monde dans sa matérialité, moins il y aura de poésie, plus il y aura de suicidés, de djihadistes – fous de dieux et de l’économie - et de robots satisfaits de leur sort – et ressorts.

La pub, le complot et la conspiration
Dans un dîner rassemblant une partie de l’équipe de Charlie Hebdo, Georges Wolinski déclare calmement à Thierry Ardisson, qui se charge de conduire la discussion, que, contrairement à plusieurs dessinateurs, il n’a eu aucun complexe à la fin des années 60 de faire de la publicité. "Je n’avais pas un rond, dit-il, sans chercher à se justifier. Comment disait-on à l’époque ? Ah oui, que ceux qui faisaient de la publicité étaient « récupérés ». J’en ai fait avec Séguela", etc. Ce sont en gros les paroles de Wolinski (émission vue sur TV5 le mercredi 14 janvier 2015).

Wolinski évoque l’époque où il devenu « branché » de faire de la « pub ». Ou ce l’est devenu un peu plus tard, dans les années 80 sous le règne de Mitterrand, de la cohabitation. Je revois une revue comme Actuel, qui mélange consommation, style de vie branché, design, graphisme audacieux, rock, punk, new wave, sexe. C’est l’époque où la gauche épouse l’économie de marché, sa culture éclatée, comme on aime la présentée.

Pour animer l'émission, Ardisson a invité un type et sa nana (sic), un espèce de punk dans la quarantaine du nom de Gogol 1er. Le type monte sur sa chaise, se démène sur une chanson dont il est sans doute l'auteur. Je me dis que Nicolaï Gogol se serait bien amusé à caricaturer ce bouffon. On le verrait bien dans Les âmes mortes, aux côtés de Tchitchikov. Je ne comprends pas très bien de qui Ardisson veut se moquer à travers ce personnage, mais quelque chose de pathétique se dégage de l'ensemble, de grotesque. François Cavanna a l'air de trouver ça drôle. Est-ce que nos caricaturistes n'ont plus que ce Gogol Ier à opposer à la culture ambiante? C'est le problème d'Ardisson. Soit. C'est devenu notre problème.

Wolinski a donc été à l’avant-garde de cette gauche libérale, de ce que des sociologues comme L. Boltanski et È. Chiapello ont appelé le nouvel esprit du capitalisme. Bientôt, tout le monde aura son portable, la société connexionniste s'installe, la mise en réseau.

Autour de la table d’Ardisson, on déplore que la gauche soit devenue molle, qu’il est devenu extrêmement difficile de faire de la critique politique, tellement la société n’a plus de repères. Une idée fait l'unanimité autour de la table : la laïcité est devenue le grand enjeu. On ne fait que très peu de liens avec la culture de masse inféodée à la consommation, au triomphe de l'économie de marché. Du moins pas explicitement.

Le massacre du 7 janvier contre Charlie Hebdo, sacré coup de pub quand même! Involontaire, bien sûr. L’édition de ce mercredi fait un tel tabac que l’équipe songerait à un spécial : pipes et branlettes à volonté avec un abonnement à vie. Cigarette électronique avec abonnement annuel. Il est fort, le système.

Cornélius Castoriadis, encore lui, parlait de conspiration pour décrire l’hégémonie politique qui sévit et qu’il désignait comme une oligarchie libérale. Pas une conspiration au sens d’un complot fomenté sciemment par des méchants, mais au sens, disait-il, où ça respire ensemble, où ça conspire.

On trouvera toutes ces idées merveilleuses dans La montée de l’insignifiance, Seuil, 1996. L'insignifiance se fait de plus en plus meurtrière.

Suite, lexique, 21 janvier 2015


Laïcité et spiritualité

On oppose à tort laïcité et spiritualité, dans laquelle on pourrait inclure les religions, voire l’athéisme, car aucun de ces domaines n’exclut le sens des valeurs morales, la quête de sens. Croire par exemple que l’athéisme est un nihilisme est une grave erreur.

Dans une société démocratique, où tout le monde est invité à participer aux affaires publiques, au bien commun ou à l’intérêt général, bref à la politique, la laïcité apparaît comme un espace essentiel pour la liberté de parole et de conscience. Cet espace laïque n’exclut pas les croyances de tout un chacun, mais il pourrait assurer un moment où ces croyances ne prendraient pas le dessus sur le débat démocratique. Il ne s’agit donc pas d’exclure les croyants des espaces laïques, mais de les ressembler sous une autre bannière que les signes ostentatoires spécifiques aux diverses croyances, pour qu’apparaisse le bien commun.

La laïcité est donc inséparable de la démocratie. Il n’y a guère d’intérêt à penser la laïcité en dehors d’un projet de société démocratique.

Alors qu’est-ce que la démocratie ou plutôt l’idéal démocratique? S’agit-il de la représentation parlementaire telle que nos démocraties libérales la pensent? Sûrement pas, car on constate depuis longtemps un désintérêt grandissant pour les questions publiques importantes, les questions de société au sens large du terme, sinon pour défendre des intérêts particuliers.

Des individus s’associent à des groupes pour revendiquer des droits et des privilèges, mais on s’intéresse assez peu aux causes qui déterminent la distribution de la richesse dans le monde, par exemple, aux finalités de l’éducation, à l’organisation du travail à l’échelle d’une vie, aux conflits de classes sociales. On s’intéresse à ces questions quand il s’agit de revendiquer des avantages corporatistes ou syndicaux, de payer moins cher les frais de scolarité ou de pouvoir assister à ses cours sans être dérangés par ceux qui font la grève; de pouvoir porter tel ou tel signe représentant sa foi, sa singularité, son système de valeurs, même s’il s’agit d’un doigt d’honneur qui dit je me fous de vos valeurs. Ce ne sont pas les lieux d’expression personnelle ou communautaire qui manquent en dehors des espaces laïques.

Faire le lien entre tous ces aspects de l’existence en société, avec des conséquences politiques, législatives, n’existe tout simplement pas dans nos sociétés. Pourquoi travailler, dans quel but, pourquoi étudier, à quoi pourrait servir d’autre mon syndicat que de signer une convention collective, pourquoi moins ou plus dépenser, pourquoi défendre l’environnement, pourquoi la croissance économique, pourquoi l’austérité, dans quel but, que vaut la création d’emplois, quelle place devrait occuper l’économie dans nos vies, la technique, etc. Et si jamais vous trouvez un lieu pour discuter de ces questions, n’espérez pas influencer les moindres décisions.

L’éducation est un des enjeux les plus importants d’une société démocratique, car il s’agit de former des individus capables de jugement large et généreux, mais toujours soucieux de l’intérêt commun, capable de faire preuve d’autonomie, de liberté de conscience. Tout le système d’éducation du primaire à l’université devrait être consacré à la formation d’esprits libres. C’est aux écoles de métiers à former des gens de métier, aux grandes écoles à former des professionnels. D’où l’importance d’une école publique à tendance laïque, démocratique, qui n’exclut pas les croyants, mais qui ne place pas les croyances et leurs bannières en son centre. Quand je pense à la question de l’éducation, je n’y pense pas pour faire la promotion de ma religion, mais de l’éducation. Le meilleur de toutes les croyances s’exprime parfaitement dans un langage que tous peut comprendre.

Il suffit de regarder les écoles aujourd’hui, ce qu’on y enseigne et ce qu’on n’y enseigne pas, les valeurs mises au programme par le ministère de l’Éducation lui-même, pour constater que la démocratie est profondément malade, corrompue par l’idéologie néolibérale, une vision marchande qui met tous ses efforts à former des entrepreneurs, à développer l'esprit d'entreprise : comment faire 350$ avec 5$. Celui ou celle qui résout ce problème, en vendant du sucre à la crème (sans amour pour le sucre à la crème) ou n'importe quoi d'autres est couronné de succès.

Le seul nom de ce ministère en indique l’aberration : le ministère de l’Éducation du Loisir et du Sport. Et c’est sans parler de son ministre, Yves Bolduc, qui déclare devant des élèves que l’important à l’école, c’est d’avoir du fun. Hannah Arendt, réveille-toi, ils sont tous devenus fous.

La culture joue également un rôle important. Dans nos sociétés de masse, dans nos cultures de masse, on a reconnu à une certaine époque le rôle que pouvaient jouer les grands diffuseurs publics dans l’éducation populaire. C’est ainsi que Radio-Canada, par exemple, a permis à au moins deux générations de Canadiens de découvrir de grandes œuvres, en littérature, en cinéma, en musique, et de tous les pays du monde. À la télévision comme à la radio. Aujourd’hui, Radio-Canada présente des aberrations comme Les Dragons dont le but déclaré est en parfaite opposition avec la mission de la société d’État : faire la promotion de l’esprit d’entreprise, de l’intérêt privé. Cherchez l’erreur. La société d’État qui, en principe, travaille à l’intérêt du plus grand nombre, à l’épanouissement des individus et de l’espace public, fait la promotion de l’intérêt privé. Il est prévu qu’à la dernière émission, Hubert T. Lacroix, le président-directeur de Radio-Canada, vienne faire son petit numéro devant les dragons : comment vendre Radio-Canada à des intérêts privés? Il y a peu de chance qu’il obtienne la bénédiction d’un dragon ou de la dragonne, tellement la société d’État est rendue nulle.

Ne pas laisser le projet de laïcité entre les mains des partis politiques

Je ne sais plus qui disait que la politique était trop importante pour être laissée aux mains des politiciens. Sages paroles.

Le projet de laïcité que tentent de réchauffer les partis politiques est voué à l’échec, parce que ces gens tentent de l’instrumentaliser. On l’a vu avec le PQ de Drainville, qui a bassement utilisé le projet de laïcité pour mousser le sentiment nationaliste des Québécois.

Québec solidaire et la gauche officielle ont de la difficulté à percevoir le monde musulman autrement qu'une entité homogène et victime du méchant Occident, tout aussi homogène et porteur d'une modernité unilatéralement mauvaise (voir plus bas le point de vue d'Abdennour Bidar).

Le Parti libéral fait de même avec son idéologie fallacieuse des droits et libertés : la société comme un supermarché où vous avez la liberté de vous comportez comme bon vous semble, dans la mesure où vous avez les moyens de payer votre ticket. Le financement des écoles privées par l’État québécois en découle, s’agissant d’une affaire de lobby, donc de votes. À cet égard, même combat que le PQ.

Le projet de laïcité devrait donc être saisi par un groupe de travail indépendant, formé de gens provenant de diverses allégeances. Cela ne devrait pas être un problème, puisqu'à peu près tout le monde se dit favorable à un projet de laïcité. Théoriquement. Quoi qu'il en soit, la laïcité doit être pensé dans l'esprit d'une véritable démocratie, qui ne soit pas fallacieusement et exclusivement représentative, électorale. La corruption joue un rôle important dans ce simulacre démocratique. Ne pas perdre de vue la corruption sous toutes ses formes, notamment culturelles.

Parlant du gouvernement de Philippe Couillard... Ce dernier a fait un beau lapsus en Belgique. Voulant vanter le Québec, mais surtout sa vision du libéralisme extrême, il a déclaré qu’il y a ici « un bon équilibre entre l’efficacité et la justice sociale » (Le Devoir, mardi 20 janvier, « Le débat sur la laïcité rattrape Philippe Couillard en Belgique », p. A2).

C’est clair : l’efficacité, c’est-à-dire les affaires qui roulent selon les vœux des décideurs et des possédants, ce n’est pas la justice sociale. Pourtant, Philippe Couillard et ses sbires ne cessent de répéter que le libéralisme c’est la démocratie, c’est la justice sociale. À moins que dans l’idéologie du premier ministre du Québec, la justice sociale ne fasse pas partie de la démocratie? Rappelons que 1% de la population détient plus de la moitié des richesses mondiales. Ce sont les prévisions d'Oxfam pour l'an prochain (Le Devoir, 20 janvier 2015, p. B1). Très efficace, le libéralisme, pour enrichir une minorité, produire du malheur et détruire le monde. Encore un petit effort, Monsieur Couillard.

Encore un petit effort? La vraie question est celle-ci : comment un tel déséquilibre, aussi absurde que monstrueux, est-il possible? Par le seul génie des affaires de ce 1%, sa fourberie, un système inique ? Un peu sans doute, mais aussi par le consentement de l'immense majorité, sa culture construite par les médias, l'industrie du divertissement (incluant l'art dit d'avant-garde qui produit à la tonne des "rebelles de synthèse", comme les appelait Philippe Muray), les ministères de la culture et le système d'éducation.

Radical et extrémisme II

Même si Radio-Canada, surtout la télévision, tend vers le degré zéro de la qualité de contenu, il demeure quand même quelques bonnes émissions de radio.

Michel Desautels a présenté dimanche dernier une courte mais excellente entrevue avec le philosophe Abdennour Binar. Le prétexte était sa Lettre ouverte au monde musulman, écrite avant le 7 janvier 2015. On a ici le meilleur exemple qu’on puisse trouver de la différence entre un propos radical et extrémiste, nuance qui semble difficile à faire.

Abdennour Binar fait une critique radicale de l’islam - et pas seulement intégriste -, appelle à des transformations radicales, qui ne sont pourtant pas extrémistes. Il n’escamote pas non plus la responsabilité historique de l’Occident dans cette situation qui frappe les deux mondes, mais les musulmans doivent avoir le courage de l’autocritique, dit-il, s’ils veulent échapper aux monstres de l’intégrisme qu’il a lui-même enfanté, des monstres comme l’État islamique.

Depuis le XVIIIe siècle en particulier, il est temps de te l'avouer enfin, tu as été incapable de répondre au défi de l'Occident. Soit tu t'es réfugié de façon infantile et mortifère dans le passé, avec la régression intolérante et obscurantiste du wahhabisme qui continue de faire des ravages presque partout à l'intérieur de tes frontières - un wahhabisme que tu répands à partir de tes lieux saints de l'Arabie Saoudite comme un cancer qui partirait de ton cœur lui-même ! Soit tu as suivi le pire de cet Occident, en produisant comme lui des nationalismes et un modernisme qui est une caricature de modernité - je veux parler de cette frénésie de consommation, ou bien encore de ce développement technologique sans cohérence avec leur archaïsme religieux qui fait de tes « élites » richissimes du Golfe seulement des victimes consentantes de la maladie désormais mondiale qu'est le culte du dieu argent.

« Une caricature de modernité », l’expression est forte, car elle distingue le bon du mauvais de la modernité. Cette caricature pourrit absolument l’Occident, à l’échelle des sociétés comme des individus. A. Binar parle d’effet de miroir entre nos deux mondes, comme de la rencontre de deux nihilismes. En entrevue avec M. Desautels, le philosophe fait la distinction entre responsabilité et culpabilité. Assumer sa responsabilité dans le monde, envers soi-même et envers autrui, ce n'est pas la même chose que d'être coupable d'une situation.

La transformation en profondeur que l’écrivain appelle de tous ses vœux passe autant par la politique que par la spiritualité, la quête de sens. Elle nous concerne tout autant que l’islam, bien qu'il interpelle sans détours les musulmans. Il donne même la clé de cette révolution:

Et si tu veux savoir comment ne plus enfanter de tels monstres [les groupes intégristes], je vais te le dire. C'est simple et très difficile à la fois. Il faut que tu commences par réformer toute l'éducation que tu donnes à tes enfants [l’auteur souligne], que tu réformes chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir. Que tu les réformes pour les diriger selon des principes universels (même si tu n'es pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l'égalité des sexes et l'émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias. Tu ne peux plus reculer, tu ne peux plus faire moins que tout cela ! Tu ne peux plus faire moins que ta révolution spirituelle la plus complète [l’auteur souligne]! C'est le seul moyen pour toi de ne plus enfanter de tels monstres, et si tu ne le fais pas tu seras bientôt dévasté par leur puissance de destruction. Quand tu auras mené à bien cette tâche colossale - au lieu de te réfugier encore et toujours dans la mauvaise foi et l'aveuglement volontaire -, alors plus aucun monstre abject ne pourra plus venir te voler ton visage.

Plus loin :

Je n'aurais pas été si sévère dans cette lettre si je ne croyais pas en toi. Comme on dit en français: «Qui aime bien châtie bien». Et au contraire tous ceux qui aujourd'hui ne sont pas assez sévères avec toi - qui te trouvent toujours des excuses, qui veulent faire de toi une victime, ou qui ne voient pas ta responsabilité dans ce qui t'arrive - tous ceux-là en réalité ne te rendent pas service ! Je crois en toi, je crois en ta contribution à faire demain de notre planète un univers à la fois plus humain et plus spirituel ! Salâm, que la paix soit sur toi.


La tâche n'est pas mince de notre côté, politiquement et spirituellement : cesser de prendre les musulmans pour des victimes et sortir de la caricature de la modernité. À commencer par l'éducation, la laïcité, la démocratie. Nos politiques et nos intellectuels ont beaucoup de travail. À propos de toutes ces questions, on écoutera avec profit l'excellent documentaire de Chris Marker avec Cornelius Castoriadis, Leçon de démocratie.

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