Radicalisez-vous!


Tchador pour hommes

Arrachez-vous par la racine;

Excluez-vous vous-même;

Ne prenez pas de chance : extirpez le désir et l'envie, coupez-vous d'autrui;

Ne dites plus rien à personne, sauf à ceux et celles affublés d'un isoloir identique au vôtre;

Écrivez-vous à vous-même en prenant soin de toujours recopier le même texte, lui-même tiré d'un ouvrage attesté par l'Association du Grand Isoloir;

Tournez toujours sept fois votre plume dans son plumier;

Pour en finir une bonne fois pour toutes, il suffit de couper l'oxygène.

Prenez note : Les bonbonnes sont vendues séparément.


Prenez encore note: Comme le fait souvent remarquer le philosophe, historien et critique de l'imaginaire libéral Jean-Claude Michéa, les médias, politiciens, universitaires spécialistes de la rectitude morale, politique et linguistique, travaillent très fort à vider de leur sens des termes comme radicalité, radicalisation et extrémisme. Une pensée radicale plonge jusqu'aux racines d'un problème, d'une question en interrogeant les axiomes des doctrines en cause. Une pensée extrémiste (sans doute une contradiction dans les termes), récuse ce travail de questionnement philosophique, mais propose des solutions extrêmes généralement puisées dans sa propre doctrine.

On pourrait penser, par exemple, que de proposer de fermer les écoles pour régler le problème de la drogue chez les jeunes serait une solution extrémiste. Mais quand on regarde dans quel état se trouvent les écoles publiques aujourd'hui, on peut se demander si les dirigeants n'ont pas décidé de détruire tout le système d'éducation pour le privatiser et pour le remplacer par un système de formation professionnelle permanente au service des grandes sociétés et de l'hégémonie culturelle.

On peut dire aussi qu'un gouvernement qui dirige une société en se fondant uniquement sur la croyance (je souligne) dans la croissance économique illimitée et, simultanément, sur l'austérité; sur la performance individuelle et industrielle tout en défendant des principes écologiques; sur la défense des droits individuels tout en refusant une éducation de qualité dont les buts sont de développer l'autonomie des individus plutôt que leur dépendance à la consommation et aux technologies du divertissement et de l'information; on peut affirmer, dis-je, qu'un tel gouvernement applique une politique extrémiste. D'où l'importance d'une pensée radicale pour critiquer la terreur libérale (je souligne) qui favorise :

-la corruption des individus et des institutions;

- la pollution;

- la destruction des écosystèmes comme des environnements sociaux;

- les génocides culturels;

- l'uniformisation des cultures et leur folklorisation (appelée multiculturalisme dans la novlangue libérale);

- l'exclusion sociale et le ressentiment;

- le chômage endémique (George Orwell fait remarquer, dans Le quai de Wigan, qu'il n'y a pas d'assurance-emploi dans l'Angleterre du XIXe siècle parce qu'il n'y a pas de chômage. Les gens sont pauvres certes, mais pour ainsi dire autonomes et sûrs du lendemain. D'où le fait que la classe ouvrière et populaire (les gens d'en bas) constituait une force politique majeure et vivant dans une culture populaire féconde, en relation dialectique avec la culture bourgeoise. Tout cela disparaîtra avec les avancées technologiques, la technicisation de la société et du travail, la démocratie libérale, la mort du projet socialiste et la montée de la religion du Progrès. Le pseudo hédonisme de la société de consommation viendra clouer le cercueil de cette culture populaire au tournant des années 50 en Europe, dans les années 20 aux États-Unis.)

- des sociétés multi-identitaires (des individus malades de se trouver une identité ou des identités, dont les matrices sont entre les mains de spin doctors en tout genre, ou, encore et plus savamment, des identités reposant sur ce que Michéa appelle "une "socialité" de synthèse et des relations humaines préfabriquées (dont Twitter et Facebook sont, aujourd'hui, les paradigmes les plus connus." Il n'est pas rare, et cela depuis plusieurs générations, de voir des gens dont l'identité repose entièrement sur leur travail ou leur rôle social - réduit encore une fois à leur gagne-pain ou à l'absence de gagne-pain.)

- la fragmentation des sociétés et des individus qui deviennent des dividus (l'équivalent d'une poule pas de tête);ou encore ce qu'on appelle l'atomisation de la société et la guerre de tous contre tous.

- de même que la destruction de la qualité de vie des individus (dévalorisation de soi, destruction des relations interpersonnelles, absence de rêves, repli sur soi).


Et ainsi de suite à l'infini. Comme autre exemple d'extrémisme : la présidence des États-Unis remportée par Donald Trump. Un vote radical aurait permis l'élection de Bernard Sanders, mais il faudrait pour cela que la culture américaine soit radicalement autre, qu'elle ne vénère pas la réussite financière et le pouvoir, culture qui a exclu rapidement la possibilité d'élire Sanders en 2016. IL est donc à espérer qu'un changement radical se produise aux États-Unis comme partout ailleurs.

Je pourrais citer une vaste bibliothèque d'auteurs fort respectés qui affirment tout cela, et sans doute beaucoup mieux que je le fais ici. S'il s'agit de dire aujourd'hui que ces penseurs radicaux sont des extrémistes, on peut oublier la pensée et la liberté. Ça s'est souvent vu dans l'Histoire avec sa grande hache, et généralement au nom de la liberté, surtout dans l'histoire récente.

Avec toute cette propagande qui sévit aujourd'hui même contre la pensée radicale, on peut s'inquiéter sérieusement de ce qui se met en place pour contrer toute contestation conséquente, toute libre pensée et libre parole, qu'il ne faut pas confondre avec "la liberté de parole obséquieuse", pour reprendre la distinction de l'écrivain napolitain Erri De Luca dans un petit essai intitulé La parole contraire (2015). En fait, il s'agit plus d'autocensure que de censure autoritaire. L'autocensure étant la pire des censures, car il s'agit d'une censure qui est intériorisée et qui est incapable de nommer ce qui l'amène à s'exercer. En fait, l'autocensure telle que nous la connaissons aujourd'hui s'ignore.

On peut dès lors prendre la mesure en profondeur de l'aveuglement des dirigeants (politiciens et chercheurs) sur la question du terrorisme islamique. Heureusement, persistent quelques voix contraires, et provenant de tous les horizons culturels, philosophiques et religieux. Pas besoin de commenter le choix de l'UNESCO en la personne de Céline Dion, une des meilleures représentantes de l'industrie du spectacle à portée génocidaire, comme porte-parole de la conférence sur ce qu'on appelle la radicalisation. Cela donne une idée de la culture philosophique, sociologique, anthropologique et politique de ces hauts fonctionnaires. La veille d'être assassiné, Pier Paolo Pasolini disait : "Nous sommes tous en danger." Nous pouvons hélas reprendre ses paroles funestes pour notre compte à toutes et tous.

C’est pour quelques-unes de ces raisons, et d’autres bien plus terribles encore, que Philippe Muray écrivait dans sa lettre ouverte aux djihadistes, Chers djihadistes (Mille et une nuit, 2002), mais aussi à nous tous, ses chers festivus (les célébreurs de la destruction de la civilisation occidentale comme de toutes les civilisations) :

« Chevauchant vos éléphants de fer et de feu, vous êtes entrés avec fureur dans notre magasin de porcelaine. Mais c’est un magasin de porcelaine dont les propriétaires, de longue date, ont entrepris de réduire en miettes tout ce qui s’y trouvait entassé. Ils ne peuvent même survivre que par là. Vous les avez perturbés. Vous êtes les premiers démolisseurs à s’attaquer à des destructeurs; les premiers Barbares à s’en prendre à des Vandales; les premiers incendiaires en concurrence avec des pyromanes. Cette situation est originale. Mais à la différence des nôtres, vos démolitions s’effectuent en toute illégalité et s’attirent un blâme quasi unanime. Tandis que c’est dans l’enthousiasme général et la félicité la lus pimpante que nous mettons au point nos tortueuses innovations, et que nous nous débarrassons des derniers fondements de notre ancienne civilisation.
C’est pourquoi, chers djihadistes, nous triompherons de vous. Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts. »

Est-ce radical ou extrémiste?



"On est des désespérés, mais on ne se découragera jamais."
R. Ducharme, L'hiver de force, 1973

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