dimanche 7 décembre 2014

Texte de lancement de La contamination des mots




"Une caractéristique fait de l'humain une chose à part dans le vivant: la parole."
Pierre Legendre, L'inestimable objet de la transmission


"On lie les bœufs par les cornes et les hommes par la parole."
Jérôme Loysel, juriste français du XVIIe siècle





Merci à Mark Fortier et à LUx éditeur de m’avoir fait confiance, ça prend beaucoup de clairvoyance… de générosité et un certain sens du risque… Merci à Yvon pour son beau texte de présentation.

La contamination des mots n’est pas le livre d’un intellectuel, d’un écrivain ou d’un militant patenté (avec tout mon respect), mais d’un anonyme qui construit sa pensée en écrivant, en tâtonnant. Il n’y a pas beaucoup de certitudes qui préexistent à ce livre, plutôt des intuitions, des lectures, appelons ça du « gossage » de convictions et d’intuitions par la lecture et l’écriture.

Comme le petit chien noir emblématique de LUx, je ronge mon os en branlant la queue et en montrant les dents. S’y retrouve, dans cette passion canine, le refus de mieux en mieux compris, de mieux en mieux senti, du monde tel qu’il va, de notre façon à tous d’habiter ce monde, à commencer par la mienne.

Le principal sujet de La contamination des mots, c’est le monde à travers moi-même, moi-même qui, je l’espère, ne mourra pas d’avoir été le même, pour paraphraser Gaston Miron. Je dirais, bien que je ne parle au nom de personne, que ce refus me vient de ceux que j’appelle dans ce livre « mes suicidés », Timbré et tous les autres, tous ces êtres mal sortis du bois ou de leur enfance, qui n’ont pas pu vivre, tout simplement parce que ce monde ne le leur permettait pas, qu’ils ne se sentaient aucune place en ce monde, n’y trouvaient aucun sens, même pas celui de la lutte ou du refus catégorique.

« Avec le monde du pouvoir je n’ai eu que des liens puérils », écrivait le grand poète dissident russe Ossip Mandelstam.

Sur la quatrième de couverture de La contamination des mots, que vous pouvez vous procurer ici (librairie Le port de tête) à un prix défiant toute concurrence hahaha, on évoque la misère culturelle dans laquelle l’auteur a grandi. Je l’assume entièrement, à la condition de reconnaître que cette misère est le donné culturel d’innombrables Québécois zé Québécoises. Il suffit, pour le constater, d’observer l’état de délabrement de notre belle société distincte, de notre formidable système d’éducation, de l’usage que l’ont fait de la parole démocratique, assujettie en fait à la démocratie libérale, au spectacle de la représentativité. Je crois, paraphrasant le locuteur de ce livre, qu’on a tout un travail à faire pour se sortir de là, toute la tête à se refaire, le cœur avec.

Et quand je parle de misère culturelle, je ne parle pas de pauvreté économique ou d’analphabétisme. Il y a bien pire comme misère : tout ce savoir kitch nimbé d’éthique et de distinction, de satisfaction de soi-même, de mission sociale et poétique, pour parler comme notre clown national et multimilliardaire, ce révolutionnaire, comme le présentait il n’y a pas si longtemps une publicité des Caisses populaires Desjardins. Et avec raison : Guy Laliberté est effectivement un révolutionnaire. Il reste à savoir dans quelle révolution il milite cependant. Toutes les révolutions ne se font pas pour le mieux-être de l’humanité, comme toutes les indépendances nationales ne se font pas nécessairement au nom de la justice, de l’autonomie réelle de son peuple. L’intoxication des mots est ici délétère.

Ces suicidés, pour revenir à eux, qui n’étaient apparemment ni des poètes, ni des intellectuels, ni des militants, ni des acrobates, ni des personnages de film, comprenaient dangereusement, sensiblement, qu’ils étaient de trop. Ils parlaient, je crois, de nous tous, les humains. C’est de l’obsolescence de l’homme, anthropos, dont me parlent mes suicidés. L’homme, la femme, l’enfant, l’adolescent, quand il ne travaille pas à faire circuler de la marchandise, de l’argent, qu’il s’agisse de mobilier, d’immobilier ou de camelote culturelle, est dérangeant dans un univers qui fonctionne comme une machine distributrice, aujourd’hui numérisée jusqu’à produire réellement du virtuel. Cette machine à travailler et à se divertir (divertissement qui cherche à remplacer la culture)fonctionne en gros comme un méga cirque : flexibilité, vitesse, adaptabilité, multifonctionnalité, interchangeabilité, efficacité, audace, mais toujours avec humour et sociabilité, et, surtout, dans la plus grande neutralité des valeurs (chimérique bien sûr): tout le monde différent en apparence, mais tout le monde d’accord pour que l’argent et la marchandise circulent librement, tout le monde d’accord pour se constituer soi-même en marchandise portant fièrement son branding.

La création artistique ne sert plus à célébrer la beauté effroyable du monde, à révéler sa souveraine indifférence, à conserver sa nature sacrée, mais à pousser la machine au maximum : machine à rire, à désirer, à rêver, à décerveler, à séduire. Une machine, n’importe quelle machine, est toujours l’exact équivalent d’une bombe n’est-ce pas ? Elle est faite pour donner son plein rendement: plus elle tue de gens, plus elle accumule des pertes et des gains, plus elle produit de la destruction, plus elle a de la valeur. Valeur d’échange et d’usage confondues. Quoi qu’il en soit, c’est ben de valeur pour ceux et celles qui n’ont pas de valeur, ou qui ne partagent pas les mêmes valeurs.

Comme vous le voyez, le livre que je lance aujourd’hui ne contient pas des bonnes nouvelles ou des joyeusetés. Pis encore, il n’offre pas de solutions mobilisatrices: il ne dénonce pas de nouveaux paradis fiscaux ni des paradis visqueux où se prélasseraient des êtres immoraux et lascifs, les maillots débordant de graisse et d’argent mal acquis. En fait, le livre parle du Grand Paradis Visqueux, total, mortifère, celui dans lequel nous baignons, qui ressemble à ce que Réjean Ducharme appelait déjà en 1968, dans La fille de Christophe Colomb, bien avant Alain Badiou donc, la société pornographique, dans laquelle le fétiche remplace tous les dieux du monde.

La contamination des mots, je tiens à le préciser pour ne pas être accusé de fausse représentation, n’est pas un livre sur les champs lexicaux. Je ne dresse pas un index de mots dont la signification pourrait être intoxiquée par le jargon de la technocratie triomphante, celle qui nous parle d’investissement dans la croissance personnelle, la ressource humaine, de formation de la main-d’œuvre, de formation continue, de libre entreprise, de travailleurs autonomes, d’amis Facebook, etc. C’est plutôt le langage de la séduction que je cherche à débusquer, celui qui emprunte la rhétorique de la rébellion et de la transgression, du Bien, de la neutralité, de la mission sociale et poétique.

Par-delà la supercherie et l’imposture, voire les bons sentiments, c’est tout un modèle d’existence qu’on nous enfonce dans l’imaginaire.

Ce qui est demandé à l’artiste voire à l’intellectuel aujourd’hui, c’est de simuler le refus, de le jouer, de le « packager », de l’esthétiser, de le rendre désirable dans l’univers de la consommation et des communications.

Mais la contamination des mots a heureusement un autre sens, celui des textes qui dialoguent entre eux. C’est le sens qui conduit à ce que j’appelle ici, m’inspirant de Réjean Ducharme encore, aux solitudes combatives, ces écrivains qui travaillent en silence et en solitaire dans l’ombre des mots, quand ce n’est pas dans de vrais cachots, contre les certitudes et contre le pouvoir, contre tous les pouvoirs, y compris la tentation d’exercer un pouvoir, notamment celui de la séduction.


Ce que je viens de vous dire doit vous paraître bien touffu. Il vous faut donc lire le livre pour démêler l’écheveau, ne serait-ce que pour découvrir, si cela est possible, ce qui appartient à l’autobiographie intellectuelle, à l’essai et à l’étude.

Pour terminer, avant de lâcher les amarres et boire un coup : je veux exprimer ma profonde gratitude à mes amis lecteurs, André Ducharme, Simon Galiero, et Jacques Pelletier - je dédie d’ailleurs à ce dernier mon texte sur La fille de Christophe Colomb, de même qu’à Élisabeth Nardout-Lafarge et à Catherine Mavrikakis. À mon cher Rémi Tremblay, si loin, si proche, à Miguel et à Jocelyne, bien sûr; à Bernard Émond, médiateur essentiel entre l’ancien et le moderne, la littérature et le cinéma, qui m’a si bien introduit auprès de LUx éditeur. À Yvon Rivard enfin, pour qui la création littéraire, la plus belle des illusions tournées sur l’infini, permet de relier les êtres au monde. Sans eux, sans elles, ce livre, dans ce qu’il comporte de meilleur, n’existerait tout simplement pas.

Merci aussi aux gens du Port de tête, merci à vous tous…
On s’en va à la Sala Rosa.
Téléchargez le prologue et la table des matières de l'essai.

Gilles McMillan, 19 mars 2014