Réponse à Yvon Rivard, Lettre d'un ami québécois


Réplique parue dans Le Devoir le 15 décembre 2016.



Cher Yvon,

J’ai lu avec intérêt ta « Lettre à un ami européen » dans Le Devoir ce matin, qui a le grand mérite de parler de la tragédie syrienne et de chercher des solutions par-delà « les bonnes intentions » humanitaires et l’hypocrisie des dirigeants politiques.

Cela dit, il me semble que tu restes toi-même dans la neutralité que tu dénonces en faisant de cette tragédie un problème de conscience morale au sens trop étroit du terme. Tu suspends en quelque sorte ta faculté de jugement en évitant de nommer les causes de ce conflit, ou même d’essayer de le comprendre en renvoyant dos à dos ceux que tu appelles dans ta délicate ironie les spécialistes, voire les gens intelligents. Le non-spécialiste que tu es, dis-tu, donne raison à tout le monde, à toutes les analyses, même les plus opposées. On ne pourrait mieux décrire la neutralité.

Tu appelles alors l’enfant à ta rescousse morale et, comme lui, tu demandes « pourquoi ça ?», pourquoi l’enfer syrien? Contrairement à cet enfant que tu invoques ̶ ou comme lui devrais-je dire ̶ tu as bien sûr une réponse qui porte en elle la sincérité et la vérité de l’enfance. De cela, le lecteur sensible que je suis ne doit pas douter.

Pourquoi cette absence de conscience morale que tu déplores ? Tu ramènes toute cette faillite morale au problème de la « neutralité » que tu vois au fondement de la laïcité. Nous en avons souvent parlé : je pense que tu confonds la neutralité des valeurs morales, qui est un axiome de l’idéologie libérale (tout le monde est libre de faire et d’être ce qu’il veut tant qu’il se soumet à la loi du marché et au droit privé, c’est-à-dire à la loi de l’argent et de l’intérêt bien compris), et une laïcité républicaine ̶ de la chose publique ̶ , qui, par souci de convivialité, délimite la sphère religieuse sans nécessairement l’exclure. Dans ce dernier cas, nuance importante, il ne s’agit pas d’une affaire de neutralité libérale qui prône la défense individuelle de ses intérêts privés, financiers ou symboliques, mais d’une neutralité religieuse au sens convivial, du « vivre ensemble », notion galvaudée et difficile à définir tellement elle est politique, donc porteuse de conflits. Mais elle est aussi porteuse de solutions.

Cette laïcité conviviale, contrairement à ce que tu penses, reconnaît au contraire que les humains ont des passions, des croyances, des désirs, qu’ils ne sont jamais neutres, mais qu’ils peuvent s’entendre si certaines conditions sont rassemblées. La culture au sens fort, incluant l’éducation et la politique, joue ici un rôle majeur, participe de cette laïcité.
Il est vrai que dans une démocratie libérale telle que nous la connaissons, qui conduit à l’indifférence voire à une haine de la vie publique, à l’apolitisme que tu sembles dénoncer, instaurer une laïcité fondée sur la convivialité plutôt que sur le ressentiment, ou l’opportunisme politique, est extrêmement difficile. C’est un peu comme demander à un individu de suspendre son orgueil. Mais ne pas voir cette difficulté, ne pas essayer de la comprendre, conduit, je pense, à l’échec de la pensée, de la morale et de l’action.

Essayer d’être intelligent, de rendre le monde intelligible, sans être spécialiste, n’est pas une tare morale selon moi, ni le signe d’un privilège à l’occidental, comme ton texte le laisse entendre. C’est de penser le contraire qui s’apparente au paternalisme et à l’impérialisme sous toutes ses formes.

Prisonnier de la neutralité libérale, tu refuses alors de poser un jugement explicite sur une des causes de ce conflit en Syrie, qui est aussi une des principales causes du malaise évident à l’égard des musulmans confondus avec la revendication identitaire des islamistes : le fondamentalisme religieux qui est l’autre face de l’intégrisme économique. Tu refuses, bien sûr, de situer la tragédie syrienne dans la réalité plus vaste et terriblement concrète d’une crise majeure du capitalisme mondial, qui engage toutes les grandes puissances du monde, y compris celles d’Orient et du Moyen-Orient, entre lesquelles des populations souffrent et d’autres meurent.

Je suis bien d’accord avec toi, nous ne vivons rien ici de comparable à l’enfer que vivent les Syriens et tous ceux qui sont forcés de fuir leurs pays. Personne cependant n’est à l’abri de ce désastre qui a des conséquences multiformes, sinon dans ses chimères de confort et de sécurité. Nulle part dans ce monde transformé en marchandise haut de gamme pour consommateurs triés sur le volet on est à l’abri. Mais une fois que nous avons pris conscience de cette catastrophe, à moins d’envoyer l’humanité au diable ou de croire en une intervention divine pour la stopper, il faudra bien faire quelque chose de concret. Nous ne sommes alors plus seulement dans le « pourquoi ça ? », question certes fondamentale, mais dans le « quoi faire? ».

Enfin, c’est peut-être ce refus d’une vision concrète qui voile ton texte généreux d’une esthétique de l’abstraction : je n’y vois ni ami européen, ni Syriens, ni solidarité avec qui que ce soit, car être solidaire avec tous, c’est être solidaire avec personne.

Bien amicalement,
Gilles


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