L'intelligence artificielle, voie royale de la transhumanité



Cet article a été publié dans une version quelque peu différente dans Le Devoir ("Libre opinion", le mardi 14 novembre 2017, sous le titre "L'intelligence artificielle, la voie royale de l'eugénisme". Il s'agit en fait de la première version de ce texte.


"Il se peut que les révolutions soient l'acte par lequel l'humanité qui voyage dans le train tire les freins d'urgence."
Walter Benjamin*


"La tragédie est qu'il n'y a plus d'êtres humains, mais d'étranges machines qui se cognent les unes sur les autres. Et nous, les intellectuels, nous consultons l'horaire des trains de l'année passée, ou d'il y a dix ans , puis nous nous disons: comme c'est étrange, mais ces deux trains ne passent pas par là, et comment se fait-il qu'ils se soient fracassés de cette manière? "
Pier Paolo Pasolini**



Il est étonnant que le professeur de philosophie Jocelyn Maclure, instigateur d’une réflexion dite éthique sur ce qu’on appelle fallacieusement « l’intelligence artificielle », ne commence pas par soulever le problème éthique de la dénomination même de cette matière morte produite en laboratoire.

Ce qu’on appelle l’intelligence artificielle a sans doute autant à voir avec l’intelligence que la pornographie avec l’érotisme. L’amour n’engage pas seulement les organes génitaux et la jouissance sur commande, mais tout l’être humain, dont les relations humaines construites au gré de circonstances multiples et complexes, relations faites de plaisirs et de souffrances, de déceptions, de frustrations, de conflits, de joie et de malheurs; de réflexivité à partir de ces expériences infinies: qui suis-je, qui sommes-nous, pourquoi ça, que faire?

Cette histoire de désir conduit même à l’invention de l’humanité, à sa reproduction, à l’invention du langage, des peuples, des cultures, des civilisations. Cette histoire contribue autrement que n’importe quel logiciel ou lobby techno-industriel au développement de l’intelligence. Cette histoire de désir contribue même au développement de la brutalité et de la bêtise, la pire étant celle qui se donne pour intelligente, c’est dire qu’elle est très répandue.

L’intelligence produite en dehors de ce terreau humain en lien avec le monde et l’univers, connu et inconnu, n’est tout simplement pas de l’intelligence, car elle est privée de corps, d’émotions, de croyances, d’illusions, d’expériences; elle est privée de ses forces comme de ses faiblesses. Cette condition humaine souvent pitoyable inspira par exemple le poète Henri Michaux à écrire dans Les grandes épreuves de l’esprit : « Plus que le trop excellent ‘’savoir-penser’’ des métaphysiciens, ce sont les démences, les arriérations, les délires, les extases et les agonies, le ‘’ ne plus savoir-penser’’, qui véritablement sont appelés à ‘’nous découvrir’’. »

On peut bien sûr préférer l’œuvre apparemment plus rationnelle et classique d’un Paul Valéry par exemple, mais écrire avec une telle sensibilité, une telle intelligence, l’importance de ce que Michaux appelle aussi « les troubles des faibles », dénote paradoxalement une des plus grandes forces au fondement même de la créativité.

Alors, cette chose potentiellement monstrueuse ― elle l’est sans doute déjà ― qu’on appelle l’intelligence artificielle, aux mains évidemment de divers groupes d’intérêt, dont des lobbies industriels et militaires, répond à un fantasme de perfectibilité qui n’est rien d’autre que de l’eugénisme entraînant l’assèchement de l’humanité. C’est d’ailleurs ce que Hannah Arendt, à la suite de Friedrich Nietzsche, appelait l’avancée du désert, l’appauvrissement de l’existence qui affecte autant les individus que les collectivités.

Or ce fantasme d’une transhumanité, d’entités productivistes monstrueuses libérées de la lourdeur de l’humanité, est bel et bien humain cependant, parce qu’il se présente à nos sociétés avides de confort comme une puissance à réaliser à tout prix. Ce fantasme est rendu possible technologiquement, mais aussi parce que nous désertons notre responsabilité à l’égard du monde. Simultanément, nous abdiquons notre liberté : laissons cela aux machines. La réalité, c’est que nous sommes au service des machines. Elles sont si propres, si dociles et ne demandent qu’à fonctionner.

Plus que jamais les imaginaires sont fascinés par un puritanisme qui ne dit pas son nom, fantasme d’épuration de la "race" humaine, de la nettoyer de ses tares, de ses désirs malsains et encombrants dans une société pacifiée et productiviste, un monde à la mesure des touristes qu’on voudrait faire de nous tous : touristes de nos propres existences.

Une réflexion éthique digne de ce nom devrait commencer par se pencher sur ce fantasme de pureté et de puissance qui, faut-il le rappeler, s’est concrétisé au cours de l’histoire récente. Des écrivains de différents horizons pensent même qu’Hitler a gagné, que sa victoire s’accomplit insidieusement, aveuglément, alimentée quotidiennement par la religion du Progrès.

Le grand critique de l’idéologie technicienne, Jacques Ellul, proposait en réponse à cette idéologie une éthique, voire une esthétique de la non-puissance. Celle-ci n’est pas l’impuissance, car elle est fondée sur le refus rationnel de recourir à ce qui se présente comme la puissance, une maîtrise technologique du monde, celle-ci étant trop risquée pour l’humanité. Günther Anders ne disait pas autre chose en affirmant que l’homme, dont l’humanité est devenue obsolète au regard de ses machines, est incapable d’imaginer les conséquences qu’auront ses inventions sur sa propre existence.

Dans son article, le professeur Maclure évoque les inquiétudes de scientifiques tels que Stephen Hawking, mais c’est pour mieux les écarter. « À ce stade de ma réflexion, écrit sereinement le philosophe, rien ne me permet de penser que ces craintes flirtant avec le catastrophisme doivent orienter nos actions relatives à l’IA. » Et de poursuivre son exposé doctement, prudemment, le parsemant de mises en garde de convenance contre des dangers qui n’ont pas d’incidences radicales pour l’humanité, comme le pensent Hawking et combien d'autres penseurs, écrivains et scientifiques avant et après lui.

Pour toutes ces raisons, on serait tenté de croire que l’appel du professeur Maclure est davantage une entreprise de légitimation d’une technologie morbide qu’une authentique réflexion désintéressée. Alors posons la question : Montréal à l’avant-garde de la réflexion éthique sur l’intelligence artificielle ou Montréal comme laboratoire d’avant-garde pour les lobbies qui défendent l’intelligence artificielle?




* Dans notes préparatoires aux Thèses sur le concept d'histoire (1940). Cité par Matthieu Amiech sur le site Les amis de Bartleby, dans un texte magnifique sur le développement de la rhétorique techno-capitaliste s'exprimant à merveille dans le parti En marche d'Emmanuel Macron: techno, start-up, multiculturalisme, mépris des nationaux et de tous ceux qui ne vivent pas au rythme de la Silicon Valley. L'idéologie que défend Justin Trudeau, l'élégance culturelle en moins.


** L'Ultima Intervista di Pasolini, p. 10 et 11.



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