samedi 7 avril 2018

La fraternité des anonymes plutôt que la surbêtise foucaldienne


Tiens! moi. Tu verras comme ça marchera bien.
Père Ubu

Moi! Moi! Moi!
Moi! Moi! Moi!
Jacques Dutronc



Si ce n’était que le texte du professeur d’anthropologie Abdelwahed Mekki-Berrada publié dans Le Devoir du 19 mars dans la section Libre opinion soit cosigné par plusieurs universitaires de renom, on passerait outre tellement il est cousu de fils blancs.Il ne vise évidemment pas, comme il le prétend,  à dénoncer « les discours de vérité absolue » qui séviraient derrière ce que l’auteur appelle les intégrismes laïques et religieux, mais à pourfendre le projet politique de laïcité. Un texte cousu de fils blancs et taillé dans le jargon de la rectitude politique la plus décervelante qui soit. Et c’est bien dans cette rectitude politique, dans ce langage de laboratoire que le texte prend tout son sens. Rien n’est moins lié au corps, comme l’auteur le revendique fallacieusement, que le corps de ce texte. Le corps : comprendre la particule élémentaire de la tyrannie des droits privés appelée ici doctement l’ « anatomo-politique ».

Sous l’autorité convenue de Michel Foucault (et de quelques autres), penseur du néolibéralisme culturel pourtant critiqué (1) autant qu’adulé dans les milieux universitaires où sa doctrine a fleuri, tout y est : le culte de l’altérité, de l’ouverture à la différence  jusqu’à la dénégation de la réalité sociale, le jargon pseudo scientifique qui consiste à noyer le poisson conceptuel, la laïcité, et à jeter de la poudre aux yeux des hommes et des femmes de bonne volonté. Sans oublier l’écriture inclusive abusive. 

Dans ce grand déferlement d’ouverture et de fausse tolérance, les fondamentalistes politiques deviennent des  « surmusulmans », « sursikhs », « surjuifs », « surchrétiens » confrontés aux « ultralaïques ». Au bout de ce texte ultrasérieux, la lectrice et le lecteur auront échappé de justesse au « surmâle » d’Alfred Jarry qui, créateur d’Ubu Roi,  faisait preuve, lui, de clairvoyance. La preuve: Donald Trump, plus Ubu que le père Ubu, mais en vrai, hélas. Le plus terrible, c'est qu'il serve d'épouvantail au reste du monde : faire l'exact envers de ce qu'il fait et défait revient à faire et défaire la même chose.

À ce tsunami de surdité réciproque, le professeur oppose  la conscience individuelle, comme si elle était un phénomène autonome : coupée du monde, cette conscience souveraine vaque, nez en l'air, insouciante, sans interférence avec rien, aucun des discours contre lesquels l’auteur nous alerte pourtant. Non : laissons aux Québécoises et aux Québécois, aux citoyennes et aux citoyens, laissons à chacune et à chacun le soin de décider seul, seule, par lui-même et par elle-même, ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est bienne et ce qui est mâle (tant qu’à être dans le culte de la table rase, rasons à fond).

En fait, ce texte s’apparente moins à une imposture qu’à une caricature du discours savant pour éviter de faire face aux enjeux de la laïcité. En appel d’air, évoquons l’économiste Bernard Maris assassiné par des djihadistes pour blasphème en 2015 avec dix autres personnes dans les locaux de Charlie Hebdo. Quelques années plus tôt, dans la revue en question, Bernard Maris décrivait la laïcité comme  la « fraternité des anonymes ». Celle-ci n’est pas tournée contre les pratiques et les croyances religieuses (la laïcité n’est pas l’athéisme), mais favorise plutôt, dans une société pluraliste et juste, sinon l’amitié du moins le dialogue fraternel entre les croyances et les incroyances. 

Il est vrai que la société n’est pas juste, que les hommes ne sont pas toujours bons, même quand ils veulent faire le bien, et c’est sans doute pourquoi les fondamentalismes religieux de même que les idéologies morbides prospèrent, disait aussi Bernard Maris. Mais la laïcité, selon cette idée d’une fraternité des anonymes, pourrait être le moteur d’une société pluraliste et juste. Dans ses institutions fondatrices, notamment ses écoles et universités, la laïcité ne fait évidemment pas de quartier à l’islamisme ni à quelque fondamentalisme politique et économique que ce soit. On est vraisemblablement très loin du compte.

À notre époque où la montée aux extrêmes devrait apparaître au moins comme une hypothèse à prendre au sérieux --  plutôt qu'un délire (Foucault, réveille toi, ils sont tous devenus fous!) --, du moins par ceux qui sont payés pour penser, présenter encore les islamistes comme une petite minorité d’excités insignifiante, et les vêtements intégristes comme quelques centimètres de tissus, relève de la dénégation et de l’aveuglement. À la limite de la mauvaise foi, c’est un blasphème adressé à ceux qui y croient tellement à ces bouts de tissus que sans eux leur être tremble, menacé dans son intégrité la plus profonde. Exiger de les porter dans l’exercice de  certaines fonctions d’autorité : policier, juge, enseignant, employé de l’État en général, c’est carrément de la provocation venant de l’islamisme modéré, « une ruse de guerre » pour reprendre l’expression de Boris Cyrulnik dans sa discussion avec Boualem Sansal (L’impossible paix en Méditerranée, Éditions de l’Aube, 2017, p. 61).  Se présenter comme candidate à des élections provinciales avec le hijab est certes douteux, notamment de la part de QS se faisant le véhicule d'un tel obscurantisme, mais a au moins le mérite de se soumettre au jeu électoral. Affirmer, comme le fait ladite candidate, que ce symbole religieux n'interfère d'aucune façon avec son idéologie, qu'en fait il n'existe pas, c'est de la dénégation pure et simple, c'est prendre les gens pour des imbéciles.

Il est à espérer que viendront  de l’Université, lieu-dit de la libre pensée, d’autres points de vue sur cette question fondamentale de la laïcité et de la religion dans la société qui est la nôtre, société qui souffre d’innombrables effondrements ‒ économiques, moraux, environnementaux, spirituels et culturels. Société qui ‒ à moins que je sois dans l’« in-su » pour reprendre un mot savant du  chercheur ‒  se construit par-delà les corps et les consciences de chacun, à travers des institutions politiques, religieuses juridiques et culturelles. À travers le langage aussi, le corps sans doute. Il est d’ailleurs frappant que les fondamentalistes les détestent tant ces institutions qu’ils ont tendance à vouloir les supprimer, les brider, le langage et les corps avec, en tout ou en partie.

Inquiétant constat qui devrait aussi nous amener à nous interroger sur les finalités et les limites de certaines théories d’émancipation totale, aujourd’hui dominantes dans les universités. Théories qui, au final, défendent ce qu’elles sont censées combattre : l’aliénation des individus et de la société.


[1]
Pour échapper à un total aveuglement sur Michel Foucault et ses théories sur le sujet, le pouvoir et la transgression, on peut consulter les ouvrages suivants : Jean Pierre Le Goff, « Michel Foucault et le grand enfermement » dans Mai 68, l’héritage impossible, Éditions  La Découverte, 1998; Jean-Marc Mandosio, « Longévité d’une imposture : Michel Foucault » dans D’or et de sable, Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, Paris 2008. Il est à noter que Michel Foucault lui-même invitait ses lecteurs à le critiquer, un peu à la manière des participants dans un atelier d'expression de soi. Tout le monde est libre de dire et faire ce qu'il veut : « Tous mes livres [...] sont, si vous voulez, de petites boîtes à outils. Si les gens veulent bien les ouvrir, se servir de telle phrase, telle idée, telle analyse comme d'un tournevis ou d'un desserre-boulon pour court-circuiter, disqualifier, casser les systèmes de pouvoir, y compris éventuellement ceux-là mêmes dont  mes livres sont issus... eh bien, c'est tant mieux ! » (cité par Mandosio). L’invitation ne semble pas avoir été suivie, bien que Michel Foucault, dit-on, soit le philosophe le plus cité au monde. Le moins qu’on puisse dire, c’est que tous les exclus, tous les fous,  ne bénéficient pas de  la même notoriété institutionnelle. Si tant est qu’il s’agisse de bénéfices.

Il n’est pas vain de rappeler que Michel Foucault, avec d’autres intellectuels français, dont Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, avait manifesté beaucoup d’enthousiasme pour la révolution iranienne de 1979 orchestrée par l’imam Khomeiny. Michel Foucault écrivit :

"C'est l'insurrection d'hommes aux mains nues qui veulent soulever le poids formidable qui pèse sur chacun de nous, mais, plus particulièrement sur eux, ces laboureurs du pétrole, ces paysans aux frontières des empires : le poids de l'ordre du monde entier. C'est peut-être la première grande insurrection contre les systèmes planétaires, la forme la plus moderne de la révolte et la plus folle."

Cité par Daniel Salvatore Schiffer dans Le Point. À lire aussi du même auteursur l'engagement spécifique de Sartre et de Beauvoir dans la défense de la révolution de mollahs iraniens. 


 

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