vendredi 23 février 2018

La ritournelle de l'inclusion et de la diversité


Un des principes élémentaires de la fonction de l’idéologie consiste à dissimuler les intérêts de ceux qui se servent de sa rhétorique chatoyante, qu’il s’agisse d’intérêts financiers ou symboliques. C’est aussi ce qu’on pourrait appeler avec George Orwell la double pensée, intuition qu’il a notamment développée dans sa fameuse satire sociale, 1984 : on dit une chose et son contraire, ce qui permet au pouvoir de maintenir les populations dans le mensonge tout en contrôlant la contestation du système. Autrement dit, le simulacre de la contestation du système fait partie du système lui-même.

Dans la société libérale fondée sur le culte du Progrès, ce simulacre revêt un caractère sacré singulier, puisque cette qualité d’absolu, conférée jadis à des phénomènes naturels, est déplacée sur des productions technoscientifiques qui ont pour fonction de nous émanciper de l’ancien monde, mais pour mieux nous aliéner aux idoles du monde actuel.

Jean-Claude Michéa, approfondissant la thèse d’Orwell sur la double pensée, affirme que ce qu’on désigne aujourd’hui généralement comme étant la gauche, les forces qui s’autoproclament progressistes, n’est en fait que la version culturelle du libéralisme économique. Cette doctrine tendrait à se saisir de toutes les sphères de l’activité humaine en détruisant les montages anthropologiques servant à préserver le vivant contre l’emprise privée : la logique du don, les traditions, les croyances, les coutumes, ce qui autorise et ce qui interdit, les diverses formes de narrations du monde ou d’invocations du passé et de sa mise en récit, la culture populaire indifférente au pouvoir et méfiante du progrès technique et culturel, la grande culture lettrée, bref, l’imaginaire d’une société en général. La gauche officielle, généralement associée à la critique du capitalisme, serait au contraire, par sa révolte œdipienne (rejet infantile et sans nuances de toutes les contraintes morales), l’adjuvant du capitalisme le plus décomplexé, le plus débridé, ce que Michéa appelle le capitalisme comme fait social total.

Cela ne veut évidemment pas dire que la critique des traditions et coutumes ne soit pas nécessaire, surtout quand celles-ci sont instrumentalisées par le pouvoir en place, quelle que soit sa doctrine. Ce que soulève la critique de la double pensée, c’est le caractère douteux des émancipations commandées par le haut, qui ne font que renforcer le pouvoir qu’elles sont supposées combattre tout en détruisant ce qui existe de plus fragile dans la société, parce que moins préparé à résister à la brutalité des changements culturels et technologiques. À l’instar de nos appareils électroniques qui sont périodiquement mis à niveau, ces émancipations accentuent l’emprise du sacro-saint progrès sur l’existence en accélérant l’adaptation des populations aux renouvellements technologiques. Elles modifient les costumes et les décors, intervertissent les rôles tout en maintenant les privilèges et le prestige des figures supposément rebelles. C’est d’ailleurs la tâche de la « rebellocratie », comme l’appelle le géographe Christophe Guilluy, d’appeler sans relâche au changement, à la mobilité, à l’innovation, à la transformation perpétuelle du monde : la tragicomédie reste en gros la même, bien qu’elle prépare une fin plus tragique que comique à cette société du spectacle. Société que Guy Debord a également qualifiée de « pornographique », vu sa propension à inverser les valeurs, à substituer le fétiche à la chose, l’échange à l’usage, la virtualité au réel.

En admettant que le principe de dissimulation par l’idéologie soit exact, on peut se demander ce que dissimule la rhétorique néolibérale telle que l’exprime admirablement le premier ministre canadien, Justin Trudeau. Que dissimule ce discours tantôt festif, tantôt larmoyant de l’inclusion et de la diversité, de si belles valeurs si chères au cœur des Canadiens et des Canadiennes de toutes origines ?

La première chose qui se présente à l’esprit, c’est la dénégation de l’égoïsme forcené qui est l’axiome même du libéralisme. En surface, le spectacle est aujourd’hui dominé par le selfie, l’égoportrait : belle métaphore de la société de tous les égoïsmes que cherchent à dissimuler les incantations de l’ouverture à l’autre, de la tolérance, de la diversité et de l’inclusion. « Enrichissez-vous par le travail et l’épargne », disait François Guizot au XIXe siècle, qui avait le mérite d’appeler un chat un chat, mais avec la retenue qui caractérisait encore l’imaginaire du libéralisme naissant. Deux siècles plus tard, cette doctrine encourage l’accumulation personnelle de fortunes colossales qui ne répugnent pas de recourir aux suppressions massives d’emplois, au pillage fréquent des caisses de retraite par de grandes entreprises et de la caisse d’Assurance emploi par l’État, aux paradis fiscaux, à la corruption, aux lobbies, à la complicité de grandes banques pour blanchir l’argent des narcotrafiquants : comment une telle société, animée davantage par la médiocratie (Alain Deneault) que par la démocratie, pourrait-elle aujourd’hui défendre des valeurs d’altruisme, d’entraide et de compassion ? Or quand ces valeurs se manifestent, forcément à l’écart des médias, c’est plutôt grâce à ce qu’Orwell appelait la décence des gens ordinaires – la common decency – qu’à des slogans publicitaires ou politiques. Au contraire, la rhétorique de l’ouverture et de la diversité – entendre le multiculturalisme dans le langage doctrinaire du capitalisme – dissimule le pillage du tiers monde et la destruction des sociétés en général, notamment occidentales. Ce pillage des ressources naturelles implique aujourd’hui le pillage des populations, avec pour résultat global le saccage des cultures en procédant à l’arrachement brutal de tous de leur milieu de vie. Au XVIIIe siècle, les paysans furent expropriés pour constituer le prolétariat, la main-d’œuvre à bon marché de l’industrie. Aujourd’hui, les habitants du monde entier sont sommés de se déterritorialiser pour se soumettre à la révolution techno-industrielle en cours. Cela équivaut à bien des égards à une catastrophe anthropologique. J’exagère, croyez-vous ?

L’écrivain algérien Boualem Sansal, comme d’autres, n’hésite pourtant pas à parler de politique génocidaire pour nommer l’invitation fallacieuse à émigrer lancée par les pays occidentaux aux populations du tiers-monde[1]. Cette ouverture est un leurre et un crime contre l’humanité, dit Sansal, car l’émigration massive vide les pays de leurs forces vives, les jeunes et les plus doués, laissant leur société exsangue, en proie à des régimes tyranniques, criminels et misérables. Pour que ces pays ne rejettent pas leurs propres enfants, il faudrait au contraire que ceux-ci puissent s’épanouir sur la terre qui les a vus naître, auprès de leurs familles et de leurs amis, parmi les gens qui ont un monde et un passé en commun. C’est à cette condition que le devenir et le sens se créent, que se réalise la quête d’autonomie des individus et des peuples, que se construisent les démocraties dont on ne connaît plus ici que les simulacres. « L’universel, c’est le local moins les murs » notait l’écrivain portugais Miguel Torga. Cet universel est tout le contraire du nomadisme technobranché à la religion du Progrès plus apte à engendrer des zombies que des individus assez libres pour être capables de s’autolimiter.

Si les pays occidentaux étaient sincères, dit Sansal, ils travailleraient d’arrache-pied en ce sens. À l’autre bout du voyage pour les réfugiés, à l’autre bout du combat dans la nuit, pour évoquer le film de Sylvain L’Espérance, on retrouve des individus et des populations déracinés, souvent portés par des rêves de réussite personnelle improbable, puis jetés dans des conditions précaires, inévitablement en conflit avec les populations autochtones les plus fragiles économiquement et culturellement. Cette situation conflictuelle est d’ailleurs odieusement instrumentalisée par le grand capital, les partis politiques, de gauche comme de droite, et les médias. Les élites financières puisent dans les populations immigrantes une main-d’œuvre docile et à bon marché, puis brandissent cette nouvelle norme pour abaisser les salaires dans les populations autochtones : c’est la loi impitoyable du marché du travail, plaident les maîtres du monde et leurs sbires.

Le géographe français Christophe Guilluy rappelle que ce n’est pas par altruisme qu’Angela Merkel a fait entrer un million de Syriens en Allemagne en 2015, mais pour se plier aux exigences du patronat (Le crépuscule de la France d’en haut, 2016, p. 121). Il en va de même de la Silicon Valley, qui ne perd pas de vue ses intérêts quand elle fait la promotion de l’immigration chez les jeunes. Son bénéfice financier s’accompagne de surcroît d’un bénéfice symbolique, parce qu’elle peut se piquer d’ouverture et d’inclusion. Ça, c’est la réalité.

Cette situation ne peut qu’engendrer des conflits sociaux, les populations luttant pour le peu d’emplois qui existent. Emplois d’ailleurs susceptibles de disparaître en grande partie, emportés par la révolution techno-industrielle annoncée « grâce » au développement de ce qu’on appelle fallacieusement l’intelligence artificielle. La transformation s’annonce douloureuse.

On voit à quel point les représentants de la gauche inclusive servent d’idiots utiles au grand capital tout en se trouvant des ennemis idéologiques à peu de frais : l’extrême droite ou le populisme distillant le racisme, l’intolérance et la discrimination parmi les populations sédentarisées les plus pauvres. Il semble alors évident que le spectre de l’« islamophobie », anathème de prédilection de la théologie multiculturaliste, se présente comme un outil d’intimidation intellectuelle et morale qui amalgame la haine et la critique de l’islam qui refuse la soumission à la violence guerrière et symbolique de l’islamisme. « Face à l’islamisme et à ses idiots utiles de la gauche radicale, écrit la philosophe, politologue et féministe française Renée Fregosi, il s’agit de répliquer à voix haute, de ne pas se replier dans une « société qui murmure », comme le redoute Boualem Sansal, d’oser défendre la civilisation occidentale avec ses ambivalences et ses contradictions certes, mais avant tout pour sa promotion du principe du libre choix contre celui de l’imposition et de la soumission. »[2]

L’accusation d’islamophobie équivaut à une censure de la liberté de parole et de penser. Celle-ci suffit à engendrer un grave ressentiment et à constituer une entrave à l’intégration réelle des immigrants. La parole peut servir à dénouer des impasses et à venir à bout de préjugés, mais elle peut aussi contribuer à les alimenter; la parole peut éclairer ou tuer, mais dans tous les cas elle institue les individus et les collectivités, les relie par la culture commune ou par la haine. Dissimuler derrière le paravent de l’antiracisme la confusion charriée par l’accusation d’islamophobie présuppose du reste la formule de dénégation de Margaret Thatcher : « La société n’existe pas. » Bien sûr que non! La violence tombe du ciel plutôt que d’être le produit de conflits sociaux, largement orchestrés par la logique technocapitaliste elle-même, pour s’enraciner – cela est tellement rassurant – dans les esprits bornés et rétrogrades en butte à la très politiquement correcte société du savoir et son chapelet de belles valeurs. Vivement des thérapies sociales à la sauce multiculturelle pour contrer la radicalisation, sans se soucier un instant de confondre radicalité et extrémisme. Comme si ce qui tente de gouverner le monde aujourd’hui n’était pas de l’extrémisme, dissimuler sous la rhétorique de la démocratie libérale – Cornélius Castoriadis employait le terme d’oligarchie libérale pour nommer la sorte de régime politique qui caractérise nos sociétés.

C’est dire que la politique génocidaire que dénonce avec raison Boualem Sansal concerne tout autant les sociétés occidentales, elles-mêmes soumises à la destruction, mais dans l’illusion vertigineuse de la prospérité et de la sécurité – du moins pour ceux et celles à qui la mondialisation sourit. C’est ce qu’affirme Slavoj Žižek quand il met en question le discours humanitaire fallacieux à l’égard des réfugiés. « Notre véritable but, écrit-il, devrait donc être de nous efforcer de reconstruire la société mondiale de sorte que les réfugiés ne soient plus jamais contraints à l’errance. Si utopique puisse-t-elle sembler, cette solution à grande échelle est la seule qui soit réaliste, et faire montre de vertus altruistes constitue une entrave fondamentale à la réalisation de cet objectif. Plus nous traitons les réfugiés comme des objets de l’aide humanitaire sans nous attaquer à la situation qui les a poussés à fuir leur pays, plus ils viendront chercher de l’aide en Europe, jusqu’à ce que les tensions atteignent un degré tel qu’elles exploseront non seulement dans leur pays d’origine, mais ici également […] » (La nouvelle lutte des classes. Les vraies causes des réfugiés et du terrorisme, p. 17). Solution utopique certes, comme le précise Žižek, mais peut-être moins que ne l’est le culte d’une croissance économique illimitée sans dommages pour la survie de l’humanité.

La rhétorique de l’inclusion et de la diversité, portée par le multiculturalisme, sert essentiellement la doctrine libérale et le grand capital. Elle est aussi étrangère à l’élaboration d’un monde plus juste et plus humain que le sont les excuses de Justin Trudeau pour plaire à différents groupes.

Comme n’a cessé de le répéter l’écrivain américain James Baldwin, à la suite d’innombrables auteurs, le passé forge le présent, et c’est sur ce présent qu’il faut exercer sa responsabilité morale et politique, que ne garantissent aucunement les excuses sur les exactions ou injustices passées. Il s’agit alors de penser et d’agir radicalement, notamment en mettant en question ses propres chimères de prospérité et de confort, afin d’éviter l’extrémisme. Baldwin voyait d’ailleurs, dans cette facilité qu’ont les personnalités publiques à s’excuser, le symptôme de l’infantilisme de la société américaine, son incapacité morale et politique à faire face à la réalité qui constitue le fondement même de l’americain way of life. C’est aussi ce qu’il appelait l’innocence de cette société, son romantisme (voir le film de Raoul Peck, I’m not your negro). Le romantisme ou l’innocence, je tends à le penser, culmine dans le discours humanitaire sans consistance politique. Il en va exactement de même avec le discours sur l’environnement qui prétend faire plus vert, plus propre, plus sain, tout en maintenant le mythe de la croissance illimitée, l’axiome premier du capitalisme : la transformation constante du monde en valeur marchande, à tel point que les grands bouleversements contribuent à monopoliser les richesses entre les mains de quelques-uns, comme l’a si bien démontré Naomi Klein dans son ouvrage au titre éloquent, La stratégie du choc. La montée du capitalisme du désastre.

Il est ahurissant de constater à quel point la rhétorique de l’innocence, du romantisme et de la fausse compassion résonne aujourd’hui à l’unisson chez nos élites politiques, intellectuelles et médiatiques dites progressistes. Ahurissant, mais pas nouveau, comme on peut le constater grâce à des écrivains comme Orwell, Pasolini, Baldwin et Sansal, pour ne nommer que ceux-là. Ces écrivains ont d’abord eu le courage de penser – le courage étant la qualité première exigée par le politique, note Hannah Arendt – puis de témoigner du rôle ambigu des intellectuels progressistes dans leur pays respectif, à leur époque et dans des contextes qui étaient chaque fois spécifiques. La bêtise a effectivement cette faculté de se dissimuler sous les accoutrements les plus divers, les rhétoriques les plus chatoyantes. C’est sans doute ce qui la rend si difficile à percevoir par les technocrates de la fausse conscience, alors même qu’ils la produisent en toute innocence.

[1] https://www.youtube.com/watch?v=kb-UYprsz98
[2] http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2017/10/04/31003-20171004ARTFIG00118-renee-fregosi-osons-defendre-la-civilisation-occidentale.php

On peut également lire ce texte sur le site Web de la revue Liberté.

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